CORRESPONDANCE GÉNÉRALE
D’EUGÈNE DELACROIX
PUBLIÉE PAR
ANDRÉ JOUBIN
TOME Ⅴ
SUPPLÉMENT ET TABLES
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÉRE, 6e
1938
page 91; delacroix to madame verninac, july 26th, 1821
[…] Je suis bien contrarié de ne pouvoir l’accompagner; mais j’ai trop de besogne que je ne puis négliger; et je serais de plus bien flatté d’avoir le temps de faire quelque chose pour le Salon prochain. Ces expositions se trouvant maintenant avec leurs délais éternels, à des époques si éloignées les unes des autres, qu’on a le temps de devenir vieillard dans l’intervalle, et il et bon de se faire un peu connaître, s’il y a lieu. […]
CORRESPONDANCE GÉNÉRALE
D’EUGÈNE DELACROIX
PUBLIÉE PAR
ANDRÉ JOUBIN
TOME Ⅰ
1804-1837
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÉRE, 6e
[fourth edition] 1936
pages 140-141; delacroix to charles soulier, april 15th, 1822
[…] Je n’aurais pas attendu cela pour te donner de mes nouvelles. Mais je sors d’un travail de chien qui me prend tous mes instants depuis deux mois et demi. J’ai fait dans cet espace de temps un tableau assez considérable qui va figurer au Salon. Je tenais beaucoup à m’y voir cette année, et c’est un coup de fortune que je tente. Si on y fait quelque peu d’attention, ce me sera un motif de plus pour spronar mi à t’aller joindre le plus tôt possible.
[…]
J’ai vu la Cara [soulier’s mistress - jr]. Elle s’est donné la peine de venir chez moi; j’étais dans ce moment enfoncé dans le travail dont je sors. Elle a pu apprécier elle-même que mes instants étaient comptés: je travaillais douze ou treize heures par jour, pour ne pas manquer le moment où les ouvrages des peintres qui n’ont pas été pensionnnaires sont soumis au jury. Dans ce moment, je sors pour ainsi dire de maladie; je suis tout essoufflé et j’ai besoin de me réparer un peu. […]
EXPLICATION
DES OUVRAGES
DE PEINTURE,
SCULPTURE,
ARCHITECTURE ET GRAVURE,
DES ARTISTES VIVANS,
EXPOSÉS AU MUSÉE ROYAL DES ARTS,
LE 24 AVRIL 1822.
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PRIX, 1 FRANC.
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PARIS,
C. BALLARD, IMPRIMEUR DU ROI
RUE J.-J. ROUSSEAU, NO. 8.
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1822
page 41
PEINTURE
DELACROIX, rue de la Planche, no 22.
309 — Dante et Virgile conduits par Phlégias, traversent le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dité.
Des coupables s’attachent à la barque, ou s’efforcent d’y entrer. Dante reconnait parmi eux des Florentins.
LE MIROIR
DE SPECTACLES, DES LETTRES, DES MŒURS ET DES ARTS;
Redigé par MM. JOUY, de l’Académie Française; ARNAULT, ancien membre de l’Institut; EM. DUPATY, E. GOSSE,
CAUCHOIS-LEMAIRE, JAL, ET AUTRES GENS DE LETTRES.
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MERCREDI
1 Mai 1822.
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NO 463.
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DE L’IMPRIMERIE DE CONSTANT CHANTPIE,
RUE SAINTE ANNE, N. 20.
page three
CHUCHOTEMENS
Au salon de peinture.
[…] Je ne connais point l’auteur de ce tableau no. 309, mais je parie qu’il est jeune, qu’il a beaucoup d’imagination, et que si jamais il devient coloriste, il prendra un rang distingué dans l’école.—Vous avez deviné juste sur le premier point, M. Delacroix est très - jeune; son tableau du Dante et Virgile est une composition où la chaleur est portée jusqu’à l’emportement, et la hardiesse jusqu’à l’exagération. L'étude et le goût lui apprendront que la maxime, pictura poesis ut, ne doit pas toujours être intervertie.
JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX

1822-1852
Introduction et notes par
ANDRÉ JOUBIN
Librairie Plon - 8, rue Garancière - Paris - 6e
1932
page three; september 3rd, 1822
[…] J’ai reçu dimanche matin une lettre de Félix [Guillemardet, a friend] dans laquelle il m’annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg. Aujourd’hui mardi, j’en suis encore fort occupé; J’avoue que cela me fait un grand bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement mes journées. C’est l’idée dominante d’à prèsent et qui a activé le désir de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l’envie déguisée, de le satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, mais point une Lisette comme celle d’ici, ni la paix et le clair de lune que j’y respire. […]
EUGÈNE DELACROIX
LETTRES INTIMES
CORRESPONDANCE INÉDITE
publiée avec une préface et des notes par
ALFRED DUPONT
GALLIMARD
5, rue Sébastien-Bottin, Paris ⅤⅡe
2e édition
1954
pages 139-142; delacroix to félix guillemardet, september 4th, 1822
[…] Tu me donnes dans ta lettre une nouvelle qui m’a fait beaucoup d’effet; c’est que mon tableau était au Luxembourg. J’étais loin d’y compter. Je te remercie de l’apprendre de toi. Je crains néanmoins que plus rapproché de l’œil, il ne descende un peu dans l’estime. […]
SALON
DE
MIL HUIT CENT VINGT-DEUX,
OU
COLLECTION DES ARTICLES INSÉRÉS AU CONSTITUTIONNEL,
SUR L’EXPOSITION DE CETTE ANNÉE;
PAR M. A. THIERS.
PARIS,
MARADAN, LIBRAIRIE, RUE DES MARAIS, No. 16,
FAUBOURG SAINT-GERMAIN.
1822.
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L’ODÉON.
page 56-58 (of 155)
[…] J’ai parlé de M. Drolling comme d’un homme consommé dans son art, de M. Destouches, comme d’un jeune artiste qui annonce le plus beau style; à ces espérances il m’est doux d’en ajouter une nouvelle, et d’annoncer un grand talent dans la génération qui s’élève.
Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l’avenir d’un grande pientre, que celui de M. Delacroix, représentant le Dante et Virgile aux enfers. C’est là surtout qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste.
Le Dante et Virgile conduits par Caron, traversent le fleuve infernal, et fendent avec peine la foule qui se presse autour de la barque pour y pénétrer; Le Dante, supposé vivant, a l’horrible teinte des lieux; Virgile, couronné d’un sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux condamnés à désirer éternellement la rive opposée, s’attachent à la barque. L’un la saisit en vain, et renversé, par son mouvement trop rapide, est replongé dans les eaux; un autre l’embrasse et repousse avec les pieds ceux qui veulent aborder comme lui; deux autres serrent avec les dents ce bois qui leur échappe. Il y a là l’égoïet le désespoir de l’enfer. Dans ce sujet, si voisin de l’exagération, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale en quelque sorte, qui relève le dessin, auquel des juges sévères, mais peu avisés ici, pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large est ferme, la couleur simple et vigoureuse quoique un peu crue.
L’auteur a, outre cette imagination poétique, qui est commune au peintre comme à l’écrivain, cette imagination de l’art, qu’on pourrait en quelque sorte appeler l’imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l’aspect de ce tableux; j’y retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement.
Ainsi, que MM. Drolling, Dubufe Cogniet, Destouches, Delacroix, forment une génération nouvelle qui soutienne l’honneur de notre école et marchent avec le siècle vers le but que l’avenir leur présente.
JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX

1822-1852
Introduction et notes par
ANDRÉ JOUBIN
Librairie Plon - 8, rue Garancière - Paris - 6e
1932
page 72; april 11th, 1824
[…] Au Luxembourg: Révoltés du Caire, plein de vigueur: grand style. Ingres charmant et puis mon tableau qui m’a fait grand plaisir. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais, spécialement dans la femme attachée au cheval; cela manque de vigueur, d’empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.
JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX

1853-1856
Introduction et notes par
ANDRÉ JOUBIN
Librairie Plon - 8, rue Garancière - Paris - 6e
1932
page 136, 137; december 24th, 1853
La meilleure tête de mon tableau du Dante a été faite avec une rapidité et un entrain extrêmes, pendant que [Piétri*] me lisait un chant du Dante, que je connaissais déjà, mais auquel il prêtait, par l’accent une énergie qui m’électrisa. Cette tête est celle de l’homme qui est en face, au fond, et qui cherche à grimper sur la barque, ayant passé son bras par dessus le bord.
LES
PALETTES
DE
DELACROIX
PAR RENÉ PIOT
LIBRAIRIE DE FRANCE
110. BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 110
PARIS (VIe)
1931
page 69
Les précisions qui vont suivre sont dues à Pierre Andrieu, l’élève et le praticien de Delacroix. Elles ont été publiées dans l’introuvable ouvrage d’Alfred Bruyas et de Théophile Silvestre, La Galerie Bruyas (1), dont le Cabinet des Estampes conserve les deux seuls exemplaires complets possédés par nos bibliothèques.
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(1) La Galerie Bruyas, par Alfred BRUYAS, avec le concours des écrivains et des artistes contemporains. Paris. A. Quentin, 1876.
page 71, 72

PALETTE DE DELACROIX CHEZ GUÉRIN
1815-1822
A l’atelier de Guérin, Delacroix ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que « la palette de l’Ecole » ne lui suffisait pas: en peignant Dante et Virgile, le premier tableau qui le révèle, il se sentit, dit-il, fort embarrassé pour rendre en toute vérité naturelle « les gouttes d’eau qui découlent des figures nues et renversées ». Ces gouttes d’eau le firent chercher: le souvenir des Sirènes de Rubens, dans le Débarquement de Marie de Médicis à Marseille, lui fit trouver l’effet vivant de ces gouttes d’eau. Ce fut là son point de départ. Il s’en tint, dès lors, à la plus subtile reproduction des coleurs du prisme, évitant d’ailleurs autant que possible l’emploi du blanc et du noir mais les suppléant par une substance laiteuse et jaunâtre, le massicot. L’emploi du massicot dans le tableau de Dante et Virgile est assez sensible, particulièrement dans le corps de l’homme renversé et les bras étendus. M. Delacroix, quoique plein de respect pour le naturel, craignait beaucoup pour son tableau l’imitation du modèle vivant: « Le modèle vivant, disait-il, nous vulgarise et nous assoupit. » On voit bien qu’il en copia plus encore la couleur que la forme, craignant toujours de compromettre à la fois la vérité naturelle et ses propres partis pris: « Suisse, dissait-il encore, a posé seul pour tous les personnages du tableau, sauf pour le Caron. Ce Caron, je l’ai fait d’après le Torse antique. »
page 73, 74

PALETTE POUR LE MASSACRE DE SCIO
1824
« Je n’ai pas entrepris se travail,—disait M. Delacroix—qui, à un moment donné, ne m’ait semblé désespéré. »
Le Maître était en effet si vif, si impressionable et si superstitieux. « Quand je pense, poursuivait-il, à combien peu il a tenu que le Massacre de Scio n’ait été un tableau gris et terne au lieu de ce qu’il est! »
Très frappé, au Salon de 1824, par les paysages de Constable, M. Delacroix s’était mis à repeindre de pied en cap, sous cette impression, son Massacre de Scio, quinze jours avant de l’exposer. Le Comte de Forbin lui avait permis cette reprise dans la salle des Antiques du Louvre. « Ah! disait-il, je m’en donnai là, toute cette quinzaine, employant les couleurs le plus vives et me rappelant mon point de départ, c’est-à-dire les gouttes d’eau tant cherchées pour Dante et Virgile.
« Je n’étais pas riche, reprit M. Delacroix, et je n’avais employé que des couleurs de qualité commune: aussi ai-je revu avec peine plus tard que plusieurs d’entre elles ont disparu, les laques par exemple. Les bleus ont tourné au vert. Il n’y a que les couleurs Mars et la Jaune Indien qui se soient bien comportées. »
Le Maître, averti pour l’avenir par ce mécompte, éprouva dès lors ses couleurs en les exposant au soleil, et, comme très peu d’entre elles conservèrent ainsi leur ton primitif, il en conclut qu’il fallait les employer toutes de la première qualité et les combiner de telle sorte que si leur altération est inévitable, elle soit en quelque sorte générale au lieu de rester partielle dans le tableau. Les seuls bleus immuables de Le Sueur ont désaccordé ses peintures.
Delacroix, qui aimait à varier les tons à l’infini, disait: « Une porte nouvellement peinte ne doit même pas sentir la plate monotonie que vient de lui donner le peintre en bâtiment, car l’interposition de l’air y provoque un scintillement de lumière d’une infinie variété; et Constable avait bien raison de soutenir que la supériorité dans ses prairies vient de ce que ce vert même est composé d’une multitude de verts différents. Ce que Constable dit de ses prairies s’applique à tout. »
THE PAINTINGS OF
EUGÈNE DELACROIX
A Critical Catalogue
1816-1831
Volume Ⅰ · Text
LEE JOHNSON
1981
Oxford University Press
isbn 0198173148
page 72
[…] THE BARQUE OF DANTE Pl. 87
74 7⁄16 × 96 7⁄8 in. (1.89 × 2.46 m) Relined
Signed and dated, on the bow of the boat: Eug. Delacroix/1822
Moreau pp. 167, 188, 206. R 49
Musée du Louvre
Provenance: Acquired by the State at the Salon of 1822 for the Musée du Luxembourg (opened in 1818 for the display of works by living artists), 2,000 fr. (decision of 16 July 1822: archives du Louvre DDc 4), paid in two installments, 29 October 1822 and 1 July 1823, according to unpublished notes by Philippe Burty (cf. Moreau-Nélaton Ⅰ. 47 n. Ⅰ); transferred to the Louvre (Inv. 3820), November 1874.
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* i have inserted a late correction to a mistake in the text that crept through into the complete and printed volume. The ugly truth is on the very rough web-page here. Sorry for the state of that web-page, i will clean it up when i finally get a minute to myself...